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Archives de Catégorie Romans Etrangers

Signé Bookfalo Kill

“Je m’appelle Billy Micklehurst, et j’en ai rien à foutre.” Ainsi se présente au narrateur le héros de cette courte fiction autobiographique. A l’âge de dix-sept ans, Tim Willocks a en effet rencontré ce personnage étrange, sorte de clochard prophétique et paranoïaque, portant dans son délire une forme de folie flamboyante qui a impressionné durablement celui qui s’apprêtait à devenir médecin, puis psychiatre, avant de devenir sans doute le grand romancier contemporain de la folie et de la violence – lire pour s’en convaincre le terrifiant roman carcéral Green River, ou la Religion, extraordinaire fresque médiévale dont on attend la suite avec impatience (en 2013 peut-être). 

Avec sa vingtaine de pages, La Cavale de Billy Micklehurst peut se lire comme une bonne introduction à l’œuvre de Tim Willocks. On y trouve son style vibrant, son obsession pour la folie et les univers cachés des hommes que la démence permet de révéler.
Mais le plus intéressant réside dans l’entretien qui suit la nouvelle. Conduit par Nathalie Beunat, il permet à Willocks de développer ses réflexions sur la science, la médecine, la littérature, les rapports humains, et au milieu de tout cela, la folie bien sûr. L’occasion de découvrir la profondeur de vision et la clairvoyance d’un romancier passionnant, qui construit patiemment une œuvre sombre, violente et exigeante.

“(…) il y a fort à parier que, sans folie, il n’y aurait point eu de civilisation. En d’autres termes, si l’on ôtait à la race humaine la possibilité même de la folie, non seulement nous ne serions pas humains, mais nous serions toujours à végéter dans les cavernes.” (p.36)

A noter enfin, et à souligner, les éditions Allia présentent nouvelle et entretien en français d’un côté et en anglais de l’autre, histoire de permettre aux anglophones d’accéder à la puissance originale de la langue de Tim Willocks, et à tous d’apprécier la nouvelle traduction très réussie de Benjamin Legrand. Une belle initiative à un tout petit prix : deux raisons supplémentaires de ne pas manquer cette publication insolite.

La Cavale de Billy Micklehurst, de Tim Willocks
suivi de Like a vigilant gargoyle : entretien avec Nathalie Beunat
Éditions Allia, bilingue, 2012
ISBN 978-2-84485-568-8
42 p. (version française) / 38 p. (version anglaise), 3,10€

Au bout de 30 pages de lecture, je me suis dit “bon sang, c’est trop c***** pour moi!“ 

Comme j’avais tort! 

Jon Bauer, dont c’est le premier roman, a obtenu le prix du premier roman des libraires australiens pour cet ouvrage, qui m’a purement estomaqué. Il fallait que je termine ce livre. C’est une sorte de livre-aimant, comme Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan, je devais savoir ce qu’il advient des personnages. 

Dans ce livre, deux voix s’entremêlent. Celles du narrateur (dont nous ne connaîtrons jamais le prénom), enfant psychotique de 8 ans devenu 20 ans plus tard, un adulte instable, à la limite de la folie. Au cours de son enfance, ses parents accueillent des enfants placés par les services sociaux. Aussi, quand Robert, jeune adolescent doux et intelligent, s’installe à la maison, c’est la crise de jalousie . Dès lors, la mère du narrateur s’attache au petit nouveau et “délaisse” son véritable enfant. La jalousie du gamin n’a plus de limite. Jusqu’au jour où tout bascule.

20 ans plus tard, de cette famille décomposée, il ne reste plus que la mère et le fils. Après des années de brouille, le fils revient auprès de sa mère, malade en phase terminale d’un cancer. Il aimerait lui révéler ses rancoeurs, son passé. Mais cela va virer au cauchemar. 

Des cailloux dans le ventre est un bouquin dont on ne sort pas indemne. Soit on aime, soit on déteste. L’écriture est vraiment particulière et le personnage du gamin est… odieux. (Et l’adulte,  n’en parlons pas) Jon Bauer  a donné vie à un personnage d’une noirceur absolue, proche de la folie, qui dévaste à lui seul sa famille. Ce livre dévoile peu à peu les secrets de cette famille comme les autres qui explose en vol. L’auteur a réussi à retranscrire la parole enfantine (qui saute du coq à l’âne toutes les cinq minutes) sans être cul-cul. La rage est là, depuis le début, la jalousie fait mal et peut ronger. D’abord de l’intérieur puis s’exprimer au grand jour et détruire tout sur son passage. 

Terrifiant. 

Des cailloux dans le ventre de Jon Bauer
Editions Stock, 2012
9782234071735
354p., 22€

Un article de Clarice Darling

Signé Bookfalo Kill

A Rome, la Villa Magnolia est une sorte de havre de paix pour gens fortunés, reclus dans d’immenses maisons nichées dans un parc splendide. Au cœur de la résidence, une piscine tranquille fait office de réseau social : les habitants s’y rencontrent, bavardent, échangent les derniers ragots.
Et au cours de cet été, ils ont fort à faire avec l’arrivée d’un nouveau locataire. Un tel événement est déjà rare en soi, mais lorsque l’intéressé arbore de terrifiantes cicatrices sur le dos, met en fuite deux voyous venus importuner une résidente, et se présente sous une identité vraisemblablement fictive, ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent…

Le cinquième roman de Luigi Carletti - mais le premier traduit en France – a tout pour devenir un bon roman d’été (eh oui, il faut commencer à y penser, juillet sera là dans un mois et demi !) : un climat estival rafraîchi par les eaux bleues d’une piscine (faussement) tranquille ; une ville, Rome, qui rime naturellement avec évasion ; un scénario suffisamment alambiqué pour pimenter la lecture d’un suspense tenu jusqu’au bout ; un peu d’humour et un soupçon d’émotion pour faire prendre la sauce.

Histoire de relever l’ensemble, il y a surtout les personnages, une belle galerie de caractères solides et bien trempés (et pas parce qu’ils passent leur temps dans la piscine), de ceux auxquels on s’attache vite et sans peine. A commencer par le narrateur, Filippo Ermini, sociologue branché d’à peine 40 ans, dont le destin idyllique a été brisé une nuit, lorsqu’un automobiliste a percuté sa moto et l’a envoyé dans le décor où il a perdu ses jambes. Depuis, il végète dans son fauteuil roulant, tributaire de “l’Indispensable” Isidro, un sexagénaire péruvien au service de sa famille depuis longtemps, tout en préparant un grand projet qu’il prend soin de garder secret.
Puis il y a Rodolfo Raschiani, le nouveau résident aussi mystérieux que dangereusement charismatique ; Alessia, ancien amour de Filippo qui réapparaît dans sa vie ; maître Laporta, avocat opiniâtre et excessivement curieux ; Irina, femme de ménage bulgare trop canon pour être honnête…

La coexistence des membres de cette drôle de tribu en quasi huis clos (la Villa Magnolia, “prison” dorée pour à peu près tous les personnages…) est l’atout majeur de ce roman, par ailleurs prenant et distrayant jusqu’à son terme. Le Steven Soderbergh d’Ocean’s Eleven en ferait sûrement un bon film !

Prison avec piscine, de Luigi Carletti
Éditions Liana Levi, 2012
ISBN 978-2-86746-599-4
248 p., 18,50€

Signé Bookfalo Kill

Lizzie et Evie sont les meilleures amies du monde, comme on peut l’être quand on a treize ans. Voisines, elles sont inséparables depuis la petite enfance et partagent tout, affaires personnelles et secrets, ainsi qu’une grande admiration pour Dusty, la sœur aînée d’Evie, aussi belle qu’impénétrable.
Puis Evie disparaît. Brutalement. L’hypothèse de l’enlèvement est rapidement avancée, surtout quand Lizzie apprend aux policiers que, la dernière fois qu’elle a vu Evie, une voiture bordeaux est passée deux fois de suite près d’elles.
Commence alors une longue attente, angoissante certes, mais aussi excitante, surtout pour Lizzie. Placée au centre de l’attention générale, elle se retrouve confrontée à des sentiments aussi puissants que contradictoires, de ceux qui vous font grandir à toute vitesse et basculer vers l’adolescence sans crier gare.

Troublant. Fascinant. Flirtant parfois avec un malaise difficile à définir. Le nouveau roman de Megan Abbott ne manquera pas de susciter des réactions fortes, à la hauteur de l’ambition de la romancière. Car son propos n’est pas de raconter une énième histoire d’enlèvement d’enfant, avec FBI sur les dents et monstre pédophile à neutraliser avant qu’il ne soit trop tard. Si enquête il y a bien, fatalement, elle est reléguée au second plan, permettant au récit d’avancer, et surtout aux personnages d’évoluer. Parmi eux, les flics sont des fantômes, réduits à leur seule fonction, et seul le chef a un nom. Ce sont les autres, la famille, les proches, et ceux qui tournent autour, qui intéressent la romancière. Ceux-là, et la manière dont ils interagissent.

Désir,  amour, jalousie

Des émotions très puissantes guident les personnages, et pas toujours d’une manière conventionnelle dans un roman. Au premier degré, il y a l’amitié qui unit Lizzie et Evie, bien sûr ; une amitié fusionnelle, intense, presque totale – presque seulement, car le drame est l’occasion pour Lizzie de se rendre compte qu’elle ne connaissait peut-être pas aussi bien sa meilleure amie que cela.
Mais surtout, supplantant ce thème de l’amitié déjà vu et revu (même si elle le traite très bien), Megan Abbott s’intéresse à des sentiments beaucoup plus forts et incontrôlables : le désir, l’amour, la jalousie. Tous étroitement liés, surtout dans la relation des jeunes aux adultes et réciproquement ; et c’est là que la romancière pousse très loin son sujet.
Privée de père (ses parents sont divorcés), Lizzie éprouve une fascination pour Mr Verver, le père d’Evie, qui dépasse confusément le manque de figure paternelle dans sa vie. Dusty, la grande soeur d’Evie, se montre également très proche de son père, et exprime une jalousie manifeste à l’égard de quiconque tente de se l’accaparer : sa sœur, qui a supprimé en naissant son statut d’unique, ou Lizzie, qui profite du drame pour s’incruster dans leur famille.
Puis il y a les secrets d’Evie, les raisons qui ont pu la pousser à se laisser disparaître…

Un roman de l’adolescence, dans la lignée de Virgin Suicides

La fin de l’innocence est un excellent titre. Meilleur peut-être, une fois n’est pas coutume, que le titre original, The End of everything. Foncièrement, il s’agit d’un superbe roman de l’adolescence, comme le montre d’ailleurs le fait d’avoir choisi Lizzie comme narratrice. Un choix pas du tout anodin, car c’est cela, finalement, qui crée le malaise, plus que les péripéties du récit. Le regard de Lizzie sur les événements reste celui d’une fille de treize ans, avec ce que cela comporte de naïveté et de romantisme. La manière dont elle juge les faits finit ainsi par s’avérer en décalage avec la manière dont un lecteur adulte doit lui-même les percevoir. D’où le malaise, et la nécessité de faire l’effort de remettre les choses en perspective, à la place de Lizzie, et de ne pas prendre tout ce qu’elle dit pour argent comptant.

Ce livre peut surprendre, voire choquer, surtout dans son dernier tiers, où Abbott s’affranchit du semblant de suspense de son intrigue pour emmener son lecteur dans une direction extrêmement instable. Plus que d’autres, c’est un roman à ne pas lire passivement, à ne pas prendre au premier degré ; un roman à lire avec recul et discernement, sous peine de dénaturer son propos.

Megan Abbott signe un livre puissant sur l’adolescence, avec tout ce que cela comporte de fêlures, de troubles, de perturbations, sans parler de l’obligation de se confronter à la responsabilité de grandir. Une œuvre dans la veine de Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides, ou du Petit Copain de Donna Tartt. De sacrées références.

La Fin de l’innocence, de Megan Abbott
Éditions Jean-Claude Lattès, 2012
ISBN 978-2-7096-3528-8
331 p., 21€

Signé Bookfalo Kill

Dans les années 40 et 50, entre Portland et San Francisco, Billy Lancing, un adolescent noir, tente de s’en sortir grâce à son don pour le billard ; Denny Mellon, petite frappe sans ambition, et son ami Jack Levitt, orphelin ténébreux qui n’a rien mais veut tout, traînent, zonent, détruisent et se cherchent. Leurs parcours se croisent et se répondent de salles de billard en hôtels miteux, de petits boulots minables à l’errance sans but, de la maison de correction à la prison, des accidents de parcours aux possibles rédemptions…

“La société n’en a rien à foutre de ce qui t’arrive, et tu le sais. La société est un animal, comme nous tous.
- Je ne te savais pas si philosophe.
- Je ne te savais pas si naïve.” (p.283)

Il y a des romans dont il est particulièrement difficile de parler. Ce sont souvent des œuvres dont la lecture impressionne, dont on comprend d’emblée qu’elles sortent du lot et s’inscrivent dans la catégorie rare des classiques instantanés. Quand on veut en parler, faire partager son émotion et son plaisir, on se heurte en général à la faiblesse de nos propres mots, bien inférieurs à la qualité et à la force de ceux de l’auteur.
Vous l’aurez compris, Sale temps pour les braves est, pour moi, de ceux-là. N’étant ni critique littéraire ni journaliste, mais simple lecteur, je vais néanmoins essayer de vous expliquer, en quelques mots, pourquoi j’ai été subjugué par ce roman magistral.

Il y a tout d’abord l’écriture de Don Carpenter, d’une maîtrise et d’une maturité d’autant plus saisissantes qu’elles appartiennent, lorsque paraît le roman en 1966, à un auteur de 35 ans dont c’est la première œuvre. Avec un sens du détail époustouflant, Carpenter décrit avec la même acuité l’atmosphère tendue des salles de billard, les rapports entre respect et défi des meilleurs joueurs, les lois complexes des différents jeux ; les errances insouciantes et dangereuses des jeunes désœuvrés ; la folie de Las Vegas ;  ou la vie en prison, les règles officielles et celles, tacites, qui réglementent le quotidien des condamnés, la violence sous-jacente, les relations complexes entre les prisonniers.
Il faut ici saluer le travail exceptionnel de la traductrice Céline Leroy, car elle a su à l’évidence faire vibrer dans un français inspiré la langue brillante de Don Carpenter. Si la lecture de Sale temps pour les braves est aussi agréable qu’impressionnante, son travail y est pour beaucoup.

Outre la manière dont le romancier restitue une certaine Amérique d’après-guerre – comment ne pas penser à Sur la route de Kerouac ? -, ce qui fait la force et l’intérêt majeurs du livre, c’est le travail sur la psychologie des personnages, en particulier Jack Levitt. Tout au long du roman, on suit le fil de ses réflexions – sur l’existence en général et la sienne en particulier, sur le rapport à l’argent, sur la liberté et les limites que lui impose la société.

“Même traitement pour tout le monde, pensa-t-il, on est là, on vieillit, on meurt et rien d’autre n’arrive.” (p.95)

Les passages introspectifs sont longs et nombreux, pourtant jamais on ne s’ennuie, pas plus qu’on n’a l’impression pénible d’une stagnation du récit. Tout repose sur l’habileté invisible avec laquelle Carpenter imbrique action et réflexion, péripéties et ruminations. On tourne les pages de plus en plus vite, autant pour savoir ce qui arrivera ensuite à Levitt que pour découvrir où ses pensées le mèneront.
L’équilibre est fragile mais tenu de bout en bout, d’autant que le romancier ménage des surprises, notamment dans la troisième et dernière partie, lorsque le destin de Jack prend un virage inattendu après sa sortie de prison…

Sale temps pour les braves est l’un de ces immenses romans dont les Américains ont le secret, à la fois ambitieux et accessible, riche de sens et populaire au meilleur sens du terme. Je pourrais sans doute continuer à gloser à son sujet, mais je ne dirais rien de plus, et en beaucoup moins bien, que Dan Carpenter. Je vous laisse donc avec les braves…

Sale temps pour les braves, de Don Carpenter
Traduit de l’américain par Céline Leroy
Éditions Cambourakis, 2012
ISBN 978-2-916589-89-3
384 p., 23€

Signé Bookfalo Kill

Dans l’introduction de Désaccords imparfaits, Jonathan Coe explique qu’il ne lui est “pas facile de faire court.” On le croit volontiers, même si, dans ses romans (dont je suis un inconditionnel), il a le bon goût et le talent de ne jamais faire trop long.
J’attendais donc ce bref recueil – “toute ma production de nouvelles au cours de ces quinze dernières années”, dixit l’auteur – avec une infinie curiosité, me demandant s’il s’agissait d’une publication opportuniste au parfum amer de fonds de tiroir, d’un tirage réservé aux fans du romancier anglais, ou bien d’un objet littéraire présentant un véritable intérêt.

Les fans seront sûrement satisfaits, mais ils ne seront pas les seuls ; et de fonds de tiroir, il ne saurait être question. On retrouve dans les trois nouvelles - Ivy et ses bêtises, 9e et 13e et Version originale - tout ce qui fait qu’on aime Jonathan Coe : un mélange subtil de mélancolie, d’ironie et de tendresse, des personnages en recherche de choses, de souvenirs ou de sentiments diffus, de l’humour – anglais, forcément (surtout dans Version originale, où le héros, compositeur anglais de musique de films, se retrouve juré d’un festival français de films d’horreur…)

Plus étonnant : bien qu’écrits à des périodes différentes de sa carrière, ces trois textes se complètent, se répondent, pris dans la toile de thématiques et d’obsessions chères au romancier : la musique (deux des héros sont musiciens), le cinéma, la famille et ses failles, l’amour et ses indécisions… On est certes plus proche de sa veine intimiste, magnifiquement mise en œuvre dans La Pluie, avant qu’elle tombe, que de la verve satirique de Testament à l’anglaise qui a fait d’abord assuré sa renommée.
Mais le bonheur reste intact, de même que l’on retrouve l’écriture fluide et gracieuse de Coe, qui se fait même aventureuse dans 9e et 13e, presque entièrement racontée au conditionnel…

En guise de cadeau bonus, un article consacré à la Vie privée de Sherlock Holmes, film méconnu de Billy Wilder, complète les trois nouvelles. Un ajout qui n’a rien d’incongru : dans ce texte, Coe relate sa passion pour ce film, et surtout pour sa bande originale.
Musique, cinéma et quête obsessionnelle d’un idéal impossible à atteindre (l’auteur relate comment il a traqué pendant des années tout ce qui concernait le film, y compris une bande originale introuvable et des scènes coupées invisibles – tout ceci bien avant l’avènement du DVD et d’Internet) : est présent ici une bonne partie de l’univers de Jonathan Coe, aussi bon novelliste qu’il est l’un des romanciers britanniques les plus importants des quinze dernières années.

Désaccords imparfaits, de Jonathan Coe
Éditions Gallimard, 2012
ISBN 978-2-07-013362-8
99 p., 8,90€

Signé Bookfalo Kill

Comment faire, lorsqu’on est un trentenaire fâlot et qu’on écrit des nouvelles bien tournées mais anecdotiques, pour s’imposer dans le milieu littéraire new yorkais, où tout est affaire de relations, d’ego, de stratégie marketing et surtout de paraître ? Réponse : on ne peut pas. Ian Minot, qui végète comme serveur au Morningside Coffee, en fait l’amère expérience.
Jusqu’au jour où il rencontre Jed Roth, un ancien éditeur lui aussi révulsé par les nouvelles pratiques de l’édition locale. Ensemble, ils mettent au point un plan diabolique : transformer un roman d’aventures épique, écrit plusieurs années auparavant par Roth, en une (fausse) autobiographie signée Ian Minot – une histoire tellement rocambolesque que tout le monde ne pourra faire qu’y croire… Et ainsi, se venger en le dupant d’un petit monde qu’ils exècrent tous les deux.

Au début, je me suis demandé si ce roman pourrait intéresser beaucoup de lecteurs ignorant l’essentiel des moeurs particulières du monde du livre. Certes, le milieu éditorial (ici new yorkais, mais ça marche aussi pour la France et pour d’autres pays, à n’en pas douter) est très bien dépeint, avec ses compromissions, ses productions déshonorantes, ses personnages antipathiques, sa curieuse mentalité dans laquelle l’amour de la littérature n’occupe qu’une place minime. C’est amusant, cruel et bien vu ; et donc, peut valoir le déplacement rien que pour ça, y compris pour les “non-initiés”.
Les lecteurs les plus assidus s’amuseront également des néologismes créés par Langer à partir de noms d’auteurs célèbres ou de références littéraires, et regroupés dans un glossaire à la fin du livre. Comment ne pas sourire en le voyant parler de “cheshire” plutôt que de sourire (cf. Alice au pays des merveilles), de “franzens” pour désigner des lunettes branchées, ou de “gatsby” pour un blazer chic et élégant ? Le roman en est joyeusement truffé, et cela devient presque un jeu de les retrouver et d’essayer de deviner ce qu’ils signifient sans filer en fin de livre pour découvrir la définition.

Mais il fallait davantage pour faire décoller le roman. Après avoir patiemment tissé sa toile, fort bien campé ses caractères, détaillé le mécanisme du piège mis en place par Roth et Ian, Adam Langer sort une jolie surprise de son chapeau : une mise en abyme qui précipite son héros dans les affres de la création incarnée, une sorte de roman dans le roman dans le roman – où quand la réalité s’anime des traits de la fiction pour devenir pire qu’elle.
L’idée est très maligne, excellemment mise en oeuvre, et donne au dernier tiers des Voleurs de Manhattan un souffle inattendu et bienvenu ; du rythme, du suspense, un peu de folie, bref tout ce qu’il faut pour quitter le livre avec un sourire satisfait aux lèvres.

Si ce n’est pas le titre le plus ambitieux qu’ait publié l’excellent Oliver Gallmeister (éditeur français de Craig Johnson, Trevanian, David Vann, Tom Robbins et j’en oublie), c’est sans aucun doute sur le sujet un roman plus abouti que Comment je suis devenu un écrivain célèbre, chroniqué l’année dernière par Clarice ici même.
Un très bon moment de lecture, en somme. A recommander notamment à tous les apprentis écrivains, histoire de les déniaiser si besoin est !

Les voleurs de Manhattan, d’Adam Langer
Editions Gallmeister, 2012
ISBN 978-2-35178-050-3
254 p., 22,90€

On en dit également du bien ici : Là où les livres sont chez eux, Les chroniques d’Alfred Eibel

Signé Bookfalo Kill

Une famille américaine, pas très fortunée. Le père, Noir, d’origine portoricaine. La mère, blanche, fragile. Trois enfants, trois jeunes garçons : Manny, l’aîné ; Joel, le cadet ; et le petit dernier, narrateur de l’histoire.
“La famille, c’est la jungle.” Parfois les parents s’aiment, parfois ils se déchirent. Les gamins sont témoins, ou acteurs. Alliés ou antagonistes de leurs parents, selon les cas. Ils vivent, survivent, expériment la vie. Insouciants et sauvages, comme le sont les enfants. Et unis, indissociables, quoi qu’il arrive. A moins que…

Des livres sur la famille, on en a déjà lu plein. Des livres sur l’enfance également. Pas forcément toujours des bons, ni des très originaux. Oubliez tout : Justin Torres fracasse la vitrine parfois bêtifiante de ces univers multi-représentés en y jetant un pavé rugueux, déchirant, aux arêtes tranchantes.

“On voulait plus de bruit, plus de révoltes. On montait le son de la télé jusqu’à avoir mal aux oreilles à cause du cri des hommes en colère (…) On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore.”

Cet extrait, tiré de la première page du roman, annonce la suite avec aussi peu d’équivoque que le titre du livre : le “on” fondant le narrateur dans un groupe qui ne fait qu’un, celui des trois garçons soudés comme une meute en chasse ; la violence inhérente à une enfance compliquée ; l’envie de bruit et de fureur, l’appel au chaos.

Chapitre après chapitre, des saynètes se succèdent, pas forcément liées les unes aux autres par une logique chronologique, mais faisant toute corps. Une bataille de sauce tomate. Un père qui danse comme un fou dans sa cuisine tout en préparant le repas. Une leçon de natation. Une virée destructrice dans le jardin d’un vieux voisin. L’achat d’un pick-up. Une dispute parentale.

Par le style, vivace et sec (mais pas dénué de poésie), comme par le propos, Justin Torres fait vibrer la rage de ses personnages, qu’elle trouve sa source dans le malheur ou dans le bonheur – car il n’y a pas que du chagrin dans ce roman, la joie y vole aussi quelques instants. C’est juste, évocateur, jamais misérabiliste.

Puis vient le moment de la bascule, quand le “je” remplace le “on”… et que Justin Torres plante un dernier clou qui, loin de sauvegarder l’édifice familial, le fait s’effondrer. Une sacrée claque, d’autant plus forte qu’on peut la voir venir, à certains indices disséminés dans le roman, mais qu’on n’en soupçonne pas la violence.

Un premier roman remarquable, brut, instinctif, qui frappe au coeur. On attend la suite avec impatience.

Vie animale, de Justin Torres
Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux
Editions de l’Olivier, 2012
ISBN 978-2-87929-820-7
139 p., 18€

Signé Bookfalo Kill

Héritier moderne des troubadours d’antan, Lobo chante dans les tavernes la misère du petit peuple et la gloire des héros qui lui viennent en aide. Un jour, il rencontre dans l’un de ces rades un Roi – l’un de ces Seigneurs flamboyants pour qui tous vivent, et qui a droit de vie et de mort sur tous. En se mettant à son service, il devient l’Artiste, celui qui est chargé de mettre ses exploits en rimes et en chansons. Par la même occasion, il découvre le Palais et la Cour, les proches du Roi – l’Héritier, la Sorcière, le Joaillier, la Fillette…

Le premier roman du Mexicain Yuri Herrera est une authentique curiosité, surtout par sa forme. De prime abord, ce bref roman se présente sous la forme d’un conte, avec ses personnages désignés par la fonction qu’ils tiennent à la Cour ; avec sa langue également, étrange parfois, syncopée, plus évocatrice que descriptive, empreinte d’un lyrisme singulier ; avec enfin son approche universelle : chargés en symboles lisibles par n’importe quel peuple du monde, les Travaux du Royaume n’ont rien de spécifiquement mexicains.

Et pourtant, le conte est un prétexte à raconter de manière métaphorique une situation typique du Mexique : la manière dont une grande partie de l’économie souterraine de ce pays repose sur le trafic de drogue, et comment certains grands barons deviennent des figures mythiques aux yeux des plus pauvres. Passés à ce filtre, le Roi devient l’un de ces trafiquants, la Fillette l’une des prostituées attachées à son service et chargée de divertir les futurs “collaborateurs” ou clients, l’Héritier son bras droit… Et ainsi de suite.

Le sujet a déjà été traité, dans les romans comme au cinéma. Ce qui est nouveau ici, c’est la forme de son récit. L’idée m’a séduit au départ, j’ai aimé le début du roman (notamment la première scène, très forte), mais je n’ai malheureusement pas tenu longtemps. Je me suis égaré et vite ennuyé, perdant le fil du récit au gré des errements mentaux de son héros, sombrant dans les métaphores de plus en plus obscures du romancier. A tel point que j’ai fini par me désintéresser du parcours du Roi – prévisible d’ailleurs, promis dès le départ à la déchéance puisqu’il était si haut, si puissant. Etrangement, ce doit être le sujet du roman, mais Herrera semble avoir du mal à s’y tenir, comme si c’était trop simple.

En résumé : idée intéressante, mais traitement trop déconcertant pour s’y immerger. Un rendez-vous manqué…

Les Travaux du Royaume, de Yuri Herrera
Editions Gallimard, 2012
ISBN 978-2-07-013290-4
120 p., 13,50€

Signé Bookfalo Kill

Kraus se réveille un matin dans une cabane isolée au milieu d’une forêt. Il ne se rappelle pas comment il est arrivé là, qui il est vraiment, ni pourquoi il lui manque une main. Il sait encore moins pourquoi il rêve de manière obsessionnelle d’une femme munie d’une hache et dont l’une des jambes, incomplète, se termine sous le genou par une jambe de bébé.
Quand, à court de vivres, il est forcé de rejoindre le village le plus proche, Kraus découvre qu’il est activement recherché par un certain docteur Varner.
Et tout ceci n’est que le début du long cauchemar auquel semble désormais réduite sa vie…

Cauchemar. C’est le maître-mot de ce roman à nul autre pareil. Brian Evenson était déjà l’auteur de livres bien barrés  – notamment la Confréfie des mutilés, où les membres d’une secte de fous furieux gagnaient du galon au fur et à mesure qu’ils sacrifiaient volontairement et de leur propre main des morceaux de leurs corps. Mais là, il va beaucoup plus loin. Beaucoup trop ? Sûrement, en tout cas pour moi (alors que j’avais beaucoup aimé La Confrérie.)

J’avoue que j’ai du mal à comprendre le sens de cette histoire, ni même si elle en a un. Peut-être est-ce l’idée, en fait. J’ai le sentiment qu’Evenson a écrit Baby Leg comme on traverse un cauchemar interminable, où les événements s’enchaînent avec la logique implacable qui préside à la folie des rêves.
Il y trouve en tout cas l’occasion de recycler un certain nombre de ses obsessions, notamment la perte de repères, la remise en cause du réel tel que nous le percevons ordinairement, et bien sûr les mutilations, les amputations. Ca tranche, ça découpe et ça explose à tout va, à coups de hache, de revolver ou de tout ce qui peut gravement nuire à l’intégrité de la chair humaine. C’est parfois bien gore et, globalement, ça peut donner envie assez vite de virer végératien tendance dure, même si ce n’est heureusement pas l’essentiel du roman.

En dépit de sa brièveté, j’ai eu du mal à en venir à bout. C’est sans doute voulu de la part d’Evenson, mais il m’a paru étouffant jusqu’au vertige et au malaise. Glauque, sans espoir de lumière, et dérangeant parce qu’échappant à toute logique, à toute possibilité d’explication ou de transposition. Certes, Evenson maîtrise totalement son univers décalé et inquiétant, mais cette fois, il ne m’a pas embarqué. Je n’ai pas compris.
Voyez-y si vous voulez une faiblesse d’intelligence de ma part, je ne vous en voudrai pas. Et si jamais vous avez une théorie, des explications à me fournir, n’hésitez pas à repasser par ici, je les découvrirai avec intérêt.

Baby Leg, de Brian Evenson
Editions Cherche Midi, collection Lot 49, 2012
ISBN 978-2-7491-2302-8
99 p., 12,80€

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